Le problème des produits alimentaires
Comme
tous les autres produits transportés par voie maritime, des
produits alimentaires se retrouvent occasionnellement déversés
au large ou sur les côtes, à la suite d'un abordage,
d'un naufrage ou d'un échouement.
Parmi de multiples exemples, on citera ici pour mémoire :
Quand il n'y a pas eu mort d'homme, la première réaction
à l'annonce de ces accidents est une expression de soulagement
: c'est malheureux pour l'assureur, mais les poissons vont se régaler.
L'analyse est naturelle, mais pas tout à fait exacte. Les
poissons sont loin de se précipiter sur ces nourritures en
nombre suffisant pour éliminer des centaines de tonnes déversées
en masse, même au terme de plusieurs mois. Le produit va donc
être plus ou moins largement transporté par les courants,
évoluer selon sa nature (émulsification, rancissement,
polymérisation, fermentation...) et en tout état de
cause se putréfier, générant une prolifération
bactérienne et des dégagements gazeux, donc polluer.
L'accident du Fénès
C'est
ce genre de situation qu'a vécu la réserve naturelle
des îles Lavezzi (bouches de Bonifacio) après l'échouement
du céréalier panaméen Fénès,
le 25 septembre 1996, sur l'île même où la frégate
la Sémillante, en route pour Sébastopol, s'était
fracassée le 15 février 1855 avec 773 hommes à
bord, dont aucun ne fut sauvé.
Il n'y a pas eu mort d'homme cette fois-ci, ni même de pollution
par hydrocarbures, grâce à la réaction rapide
de la Préfecture Maritime de la Méditerranée
et de l'assureur du navire. Le fioul de propulsion et les huiles du navire
furent enlevés dès le 10 octobre. Mais les tempêtes
de l'automne éventrèrent peu à peu le Fénès
et sa cargaison se déversa autour de lui dans une crique
d'éboulis rocheux, profonde d'une dizaine de mètres.
Les conséquences
Sur un peu plus d'un hectare, un herbier dispersé de posidonies
(espèce protégée depuis 1988), les algues et
animaux sessiles se retrouvèrent enfouis sous des dizaines
de centimètres voire plusieurs mètres de blé.
Les responsables de la réserve des îles Lavezzi s'en
inquiétèrent très logiquement, craignant un
impact à terme pour l'environnement. Relayée et amplifiée
par des expressions de colère d'élus et d'associations
mobilisés depuis longtemps sur le problème des risques
de la navigation dans les bouches de Bonifacio, cette inquiétude
atteignit vite dans la presse régionale la qualification
de « cancer sous la mer ».

Il
fallait agir, enlever non seulement l'épave mais aussi le
blé. Pour la Préfecture Maritime de la Méditerranée,
responsable au titre de l'instruction Polmar de prendre ou faire
prendre les mesures nécessaires pour faire cesser le risque
de pollution en mer, en faisant dans toute la mesure du possible
réaliser et payer les travaux par l'assureur du navire, ce
n'était pas gagné d'avance. La Préfecture Maritime,
s'appuyant sur l'expertise technique du Cedre, dut développer
pour parvenir à ses fins une stratégie qui n'avait
aucun exemple antérieur auquel se référer.
La réponse en mer
Il fallut d'abord lever des accusations non fondées. Le blé,
d'origine française et faisant l'objet d'une aide alimentaire
à l'Albanie, avait été chargé à
Port-la-Nouvelle. Il n'avait pas été aspergé
avant chargement de 250 litres de pesticides bioaccumulables comme
annonça un scientifique, ce qui mettait en doute sa qualité
alimentaire et justifiait un enlèvement d'urgence pour protéger
la faune et la flore marines, mais de 15 kg de pesticides biodégradables
à demi-vie dans l'eau ne dépassant pas quelques jours,
dilués dans 250 litres d'huile végétale, pour
limiter les poussières et prévenir une éventuelle
infestation par des charançons. Des mesures devaient être
prises, mais sans qu'il y ait urgence, ni évidence de pollution
au départ.
Le 13 octobre, des travaux de renforcement du navire étaient
entamés en vue d'un enlèvement global. Le 16 octobre,
un fort coup de vent plia la coque et les 11 ouvriers qui travaillaient
à bord durent être hélitreuillés par
un hélicoptère de l'Armée de l'Air, dans des
conditions difficiles. Le 20 octobre, une inspection du navire montra
à l'armateur qu'une découpe et un enlèvement
en plusieurs morceaux étaient devenus la seule solution envisageable,
cela fut accepté par la Préfecture Maritime le 23
octobre.
Dès le 31 octobre, l'armateur reconnut que l'enlèvement
du blé était techniquement faisable. Il restait à
en justifier la nécessité. Dans le cadre de la législation
française, cela impliquait qu'il y ait pollution, ou au moins
que le blé déversé soit qualifiable de déchet.
La situation de pollution fut formellement établie par une
cellule de concertation scientifique, réunie le 14 novembre
à la Préfecture Maritime et animée par le Cedre.
Le 20 novembre, une réunion opérationnelle avec l'armateur
fixa les détails techniques de l'opération. Le 28
novembre, la barge et l'équipement nécessaire arrivèrent
sur site.

Les
participants à la réunion de concertation scientifique
du 14 novembre s'étaient vite entendus sur la technique à
employer pour l'enlèvement du blé (suceuses manipulées
par plongeurs). Ils s'étaient aussi entendus sur jusqu'où
réaliser cet enlèvement pour ne pas causer de dommages
supplémentaires (jusqu'à réapparition des parties
supérieures de la flore du fond) et sur le contrôle
des travaux (par les plongeurs de la réserve).
Il leur fut
moins facile de s'entendre sur la destruction du blé et de
l'eau souillée qui seraient pompés (8 à 10
fois le volume du blé), entre un égouttage ou non
sur site, un rejet au large ou un transport à terre pour
incinération dans un centre aux normes, impliquant un trajet
routier de Bonifacio à Corte.
Une réunion interministérielle et une analyse de bilan
écologique global conduisirent finalement les scientifiques
et le ministère de l'Environnement à accepter comme
un moindre mal la réimmersion au large de blé non
contaminé par du gas-oil, hors du périmètre
de la réserve, selon des normes opératoires calculées
pour éviter de déverser plus d'un kg de blé
par m² de fond.
Nom : Fénès
Date : 25/09/1996
Lieu : France
Zone de l'accident : îles Lavezzi, Corse
Cause de l'accident : échouement
Quantité transportée : 2 650 tonnes
Nature du polluant : blé
Quantité déversée : 2 500 tonnes
Type de navire : céréalier
Date de construction : 1970
Longueur : 86 m
Largeur : 12,4 m
Tirant d'eau : 6 m
Pavillon : panaméen
Les opérations de pompage commencèrent le 4 décembre,
le blé étant égoutté par un système
de passoire dans un flexible évacuant les eaux souillées
hors de la crique. Le premier déversement, sur des fonds
de plus de 300 m, à vingt milles au large, sous contrôle
de la Marine nationale, fut réalisé le 7 décembre.
Des dégagements importants d'hydrogène sulfuré
et une présence significative de méthanol et d'éthanol,
affectant le matériel et le personnel, conduisirent la Préfecture
Maritime à interrompre les opérations le 20 décembre
pour raisons sanitaires. L'activité reprit le 27 décembre,
après réception de masques et filtres pour le personnel
de la barge, de protections faciales et de gants pour les plongeurs.
Le 13 janvier, après 10 opérations d'emport et de
déversement au large, pour une quantité totale estimée
aux environs de 2 500 tonnes de blé humide, représentant
autour des trois quarts du chargement du Fénès, la
Préfecture Maritime donna acte d'achèvement des travaux
à l'armateur, sur proposition des plongeurs de la réserve.
L'objectif de base était atteint et, sauf formation par la
houle et les courants de nouveaux amas pendant l'hiver, il n'y avait
plus lieu de réaliser de nouveaux pompages de blé.
Les priorités se tournèrent alors vers l'enlèvement
de l'épave et des débris répandus sur le fond,
entre 8 et 20 m de profondeur, et sur quelque 500 m de littoral.
Programmés après les tempêtes d'hiver, ces travaux
furent menés avec succès entre le 10 avril et le 10
mai 1997. L'armateur demanda une autorisation de réimmersion
des débris au large. Elle lui fut refusée et les débris
furent emportés vers un chantier naval grec.
Le facteur de pollution ayant été éliminé,
la responsabilité de la Préfecture Maritime en vertu
de l'instruction Polmar était alors arrivée à
son terme. Il restait à suivre et à quantifier l'impact
de l'accident sur la faune et la flore de la zone directement affectée
par la masse de blé et sur les espaces environnants.
Le suivi de la pollution
En accord avec la Préfecture Maritime et le Ministère
de l'Environnement, le laboratoire d'environnement marin de l'Université
de Nice, dirigé par le conseiller scientifique de la réserve,
prit en charge le suivi de l'impact sur la faune et la flore macroscopiques.
Le Cedre, qui avait étudié de près le problème
de la fermentation du blé et des dégagements massifs
d'hydrogène sulfuré générés par
une multiplication de bactéries sulfato-réductrices,
prit en charge le suivi de la dégradation du blé subsistant
et de l'évolution bactériologique de la zone touchée.
Ces travaux ont permis d'établir la cinétique de dégradation
complète du blé, l'évolution de la pollution
bactériologique des fonds, l'échéance de rétablissement
de la faune et de la flore, en particulier des populations de posidonies.
Le
suivi écologique a fait apparaître un impact notable
sur 8 hectares dont une atteinte sévère sur 3,9 hectares
avec, entre autres, destruction de 2 500 m2 d'herbiers de posidonies.
C'est donc un effet indubitable, mais heureusement localisé
et géographiquement modeste en regard des 10 000 hectares
de la réserve marine.
Herbier de posidonies couvert d'une épaisse couche de bléConclusion
Ces différentes étapes, relatées ici de manière
factuelle, n'ont pas été le résultat d'un parcours
simple et tranquille. Les réunions entre parties concernées
ont été nombreuses, parfois tendues. Ni les représentants
de la Préfecture Maritime, jusqu'au Préfet Maritime
lui-même, ni ceux de l'armateur, n'ont échappé
à des interventions parfois critiques de ceux dont ils défendaient
les intérêts.
L'assureur du navire a pu trouver quelque
peu dur de se voir refuser le droit de réimmerger au large
les débris du Fénès quand la télévision
nationale montrait au même moment une immersion de navire
de pêche désarmé en Bretagne. Mais le contact
n'a jamais été rompu entre les parties en présence
et la Préfecture Maritime a réussi à obtenir
pour la première fois en France, par une action à
la fois rigoureuse et raisonnable, au plan technique comme au plan
juridique, qu'un armateur assume jusqu'au bout ses responsabilités
d'élimination du facteur de pollution dans un déversement
de produit alimentaire en mer.
Voir aussi

Dernière mise à jour : 14/10/2002