Le
polluant et le risque de pollution
L'acide
phosphorique (H3PO4) transporté par l'Ece provient de l'Office
chérifien des phosphates, un des principaux producteurs
mondiaux de phosphate brut, exportateur vers une quarantaine de
pays de phosphate brut, d'acide phosphorique et d'engrais solides.
A priori, l'acide phosphorique de l'Ece est un acide à basse
teneur en métaux lourds.
L'acide phosphorique est utilisé dans la fabrication d'engrais
(superphosphates), la protection des métaux, l'industrie
pharmaceutique, le traitement des eaux usées, le nettoyage,
les liants pour réfractaires, les peintures, certains produits
alimentaires.
L'acide phosphorique fait partie des produits chimiques de base
les plus transportés en vrac. La garde côtière
des Etats-Unis a recensé l'acide phosphorique en 9ème
position des produits chimiques les plus déversés.
Le Cedre a édité un guide d'intervention et de lutte
face au risque de déversement d'acide phosphorique dans sa
série mini-guides
chimiques publiée au début des années 1990.
Ce document fournit des informations sur l'évolution du produit
en cas de déversement accidentel dans l'eau. Il intègre
des scénarios d'accidents en mer, en rivière, et en
lac, avec des recommandations sur l'intervention (protection du
personnel) et la lutte contre la pollution.
Il n'y a pas été observé dans ce naufrage de
déversement important de carburant ou de cargaison. Mais
des irisations d'hydrocarbures sont remontées en surface
et, sous réserve d'exploration de l'épave, il peut
intervenir des suintements d'acide phosphorique par des fissures
dans la coque, dans des canalisations ou par les évents des
cuves. Les débits par ces derniers pourraient atteindre 25
m³/heure. Il n'y a donc pas de risque de pollution majeure, mais
un risque de déversement progressif. Le produit étant,
pour ce que nous savons actuellement, incolore ou peu coloré
et d'indice de réfraction proche de celle de l'eau, les fuites
sont difficilement détectables en observation vidéo.
L’acide phosphorique est, comme tous les acides, un liquide
corrosif. Non volatil, il ne produit pas de vapeur. Plus dense que
l'eau de mer (densité de 1.53 à 20°C pour une
solution à ~50% de P2O5 ou ~75% de H3PO4), il coule en cas
de déversement. Il est par ailleurs totalement soluble dans
l’eau et ne s'accumule pas dans la chaîne alimentaire.
Pour l’homme, le risque est essentiellement lié à
un contact possible avec la peau ou les muqueuses, provoquant des
irritations et jusqu'à des brûlures en cas de contact
prolongé d'une solution concentrée. Le même
risque s'applique à des animaux marins : de l'acide phosphorique
suintant de l'épave se mélangerait avec l'eau et acidifierait
le milieu aux alentours immédiats du point d'écoulement.
Mais il se diluerait rapidement au-delà de ce point, compte
tenu du grand volume d'eau de mer environnant. Une fois le suintement
achevé, le pouvoir neutralisant (tampon) élevé
de l'eau de mer ramènerait rapidement le pH (mesure de l'acidité)
à sa valeur d'origine (autour de 8) dans la zone affectée.
L'impact environnemental serait vraisemblablement trop temporaire
et trop localisé pour être quantifiable.
Le GESAMP, groupe d'experts chargé par l'Organisation Maritime
Internationale (OMI) d'étudier les aspects scientifiques
de la pollution des mers, lui a attribué un indice 0 pour
la persistance dans l'environnement (sur une échelle de 0
à 5), un indice 1 (sur une échelle de 0 à 6)
pour la toxicité aquatique aiguë et 3 (sur une échelle
de 0 à 4) pour la toxicité par contact ou ingestion
sur les mammifères aquatiques.
La convention MARPOL de 1973 répartit les produits transportés
en 4 catégories (A, B, C, D) selon les risques qu'ils comportent
pour les ressources marines, la santé de l'homme et l'agrément
des sites. Elle le classe en catégorie D qui correspond à
la classification des produits les moins dangereux. Cette catégorie
rassemble les substances liquides nocives qui, en cas de déversement,
présentent "un risque discernable pour les ressources
marines ou pour la santé de l'homme ou nuisent très
légèrement à l'agrément des sites ou
aux autres utilisations légitimes de la mer et appellent
en conséquence certaines précautions en ce qui concerne
les conditions d'exploitation".
Il n'y a donc pas de risque immédiat de pollution majeure
par l'acide phosphorique. Mais la question qui va se poser, comme
pour toutes les épaves, est celle d'un éventuel enlèvement
des produits potentiellement polluants (acide et carburant) piégés
dans le navire (voir nos dossiers : Les
épaves potentiellement polluantes et Neutralisation
des épaves potentiellement polluantes).
Pour aider à la prise de décision sur les observations
à réaliser et les actions à entreprendre, nous
avons lancé une série de tests de dilution en laboratoire
avec de l'acide phosphorique coloré et des mesures d'acidité
dans l'eau. Les premiers résultats ont montré que
l'acide s'étale sur le fond avant de se diluer en quelques
minutes en l'absence de courant et qu'il se dilue rapidement à
partir de son point de sortie en présence de courant important
(milieu turbulent). Il se décompose progressivement en ions
hydrogène (H+) responsable de la diminution de pH et en ions
phosphates (PO4--).
La
question nous a été posée sur un éventuel
effet fertilisant des ions phosphates, susceptible de générer
un développement anarchique d'algues vertes, en cas de déversement
massif. Ce sujet est du domaine de compétence de l'IFREMER.
Mais, en tout état de cause, un déversement massif
n'est pas à l'ordre du jour et la disponibilité d'ions
phosphate n'est pas en février un facteur clé du développement
des algues vertes.
| Principaux produits déversés | Nombre
de déversements |
Classification
(*) |
|---|---|---|
| Acide
sulfurique Toluène Soude caustique Benzène Styrène Acrylonitrile Xylène Acétate de vinyle Acide phosphorique |
86 42 35 23 20 18 18 17 12 |
D FE D E FE DE FE FD D |
(*)
Système de classification européen du comportement
à court terme des produits déversés :
D : produit qui se dissout
DE : produit qui se dissout et s'évapore
E : produit qui s'évapore
FE : produit qui flotte et s'évapore
FD : produit qui flotte et se dissout

1. Introduction d'un petit bocal fermé d'acide phosphorique
coloré par la rhodamine dans un cristallisoir d'eau
de mer.

2. Dissolution lente de l'acide
après ouverture du bocal, sans agitation.
3. L'acide plus lourd que l'eau de mer coule
et s'étale au fond du cristallisoir.

4. Mise en route de l'agitation,
dissolution rapide du produit déversé.
Photos source Cedre, mise à jour 10/02/06